Réforme de l’immigration : des étudiants étrangers atterrés

89

Ces nouvelles mesures ont fait l’effet « d’une bombe » et d’une « douche froide » au sein du milieu universitaire.

Détresse, colère, incompréhension, pleurs : de nombreux étudiants étrangers, qui espéraient rester au Québec par une voie rapide vers l’immigration permanente, se disent désespérés et en plein doute après les récentes décisions du gouvernement Legault.

Stéphanie Liatard, une Française de 29 ans arrivée en 2016 au Québec, confie vivre un énorme stress depuis les décisions annoncées mercredi par le ministère de l’Immigration. Désolée, murmure-t-elle au téléphone, après avoir éclaté en sanglots.

Désormais, les étudiants étrangers, mais aussi les travailleurs temporaires, devront détenir un diplôme ou avoir une expérience d’emploi dans des domaines définis par le gouvernement, en lien avec la pénurie de main-d’oeuvre, afin d’avoir accès au Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Par le passé, aucune distinction n’était faite selon le domaine de formation ou le travail occupé.

Créé en 2010 par le gouvernement libéral de Jean Charest, qui souhaitait inciter les étudiants étrangers à rester dans la province, ce programme était présenté comme un atout par les universités pour attirer des talents de l’étranger. Il permettait en moins d’un mois d’obtenir un certificat de sélection du Québec (CSQ), contre près de deux ans par la voie classique.

C’est un coup de massue, soupire Stéphanie Liatard. Elle va terminer, en janvier, une maîtrise en travail social à l’UQAM, mais ce diplôme ne fait pas partie de la liste des formations admissibles au PEQ.

On a investi du temps, de l’argent, de l’énergie. Je voulais rester au Québec, mais je ne pourrai pas. Je connais des familles qui ont tout laissé derrière elles. J’ai l’impression qu’on veut de nous juste pour boucher les trous.Stéphanie Liatard, étudiante à l’UQAM

Quatre femmes installées devant le Stade olympique.

Également travailleuse sociale, Stéphanie Liatard (à gauche, en compagne d’amies touchées elles aussi par ces nouvelles mesures) aimerait « rester vivre au Québec ».

Photo : Gracieuseté

Une décision rétroactive

Contrairement à ce que laissait entendre le communiqué du ministre Simon Jolin-Barrette, ces modifications réglementaires ne s’appliquent pas qu’aux nouvelles demandes à partir du 1er novembre. Tel que l’indique le site du ministère, ces « nouvelles conditions de sélection s’appliquent à toutes les demandes, qu’elles aient été présentées avant ou après cette date ». Ainsi, les candidats ayant postulé au PEQ et dont le dossier n’a pas encore traité sont également concernés par ces mesures.

« La douche froide », dit un étudiant

À l’instar de l’étudiante de l’UQAM, des dizaines d’étudiants et de travailleurs temporaires, provenant d’Europe, du Brésil, d’Afrique du Nord et d’ailleurs dans le monde, ont contacté Radio-Canada, faisant part de leur désespoir ou même de leur dégoût face à cette décision ministérielle.

Je me sens trompé et humilié. C’est la douche froide, affirme un autre étudiant de 28 ans. Un cauchemar, clame un travailleur temporaire, qui se dit maintenant au bout du tunnel.

Ils sont nombreux à vouloir faire entendre leur colère. On y retrouve des célibataires, des couples, des parents avec des enfants nés au Canada qui se sentent perdus, sans savoir s’ils pourront un jour obtenir une résidence permanente.

C’est de la panique, de la peur, on ne sait pas comment ça va se passer. On n’a peut-être pas de solution, on ne sait pas quoi faire, raconte Gaëtan Dupuis, arrivé en compagnie de sa femme et de sa fille en 2017 avec un statut temporaire. Jusqu’à ce que ces nouvelles règles soient édictées, il aurait pu postuler au PEQ. Mais aujourd’hui, on nous dit que c’est terminé et on apprend ça au dernier moment, signale-t-il, la voix peinée.

Othman Khald.

« Mon avenir, je le voyais au Canada. Je suis très déçu », assure Othman Khald, un étudiant marocain en soutien informatique.

Photo : Radio-Canada

Près de 50 000 étudiants étrangers

S’il est difficile de connaître précisément le nombre de personnes touchées, plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers d’étrangers sont potentiellement concernés par cette mesure.

Au total, par exemple, plus de 48 000 étudiants étrangers garnissent les bancs des universités québécoises cet automne, un chiffre en constante augmentation ces dernières années.

Arrivé au Canada en 2014 pour suivre une maîtrise en génie informatique à Polytechnique Montréal, Houssem Daoud évoque une situation scandaleuse. Il ne peut plus postuler au PEQ et rares sont les maîtrises et doctorats admissibles à ce programme.

Je ne vois pas comment le ministère a jugé que le Québec n’a pas besoin d’une main-d’oeuvre hautement éduquée.Houssem Daoud, étudiant à Polytechnique Montréal

Étudiante à HEC Montréal dans le cadre d’une maîtrise en affaires internationales, Sarah Darmane partage ce même sentiment. Mon but, c’était de travailler pour des entreprises québécoises, mais je comprends que l’on ne veut pas que je reste, mentionne cette Française, tout en confirmant que ces mesures ont fait l’effet d’une bombe dans les universités.

Inscrit en formation professionnelle, Othman Khald dit être perturbé et sans solutions. On ne peut pas parler avec notre famille et leur dire qu’on a payé des milliers de dollars [pour nos études et que] maintenant, on est dans une situation pas possible.

Ce Marocain, au Québec depuis janvier, ne comprend pas pourquoi les étudiants actuels sont concernés par ces changements. Si la loi est faite pour le 1er novembre, c’est fait pour les autres étudiants étrangers qui vont être là le 1er novembre, pas pour les anciens, se désole-t-il.

C’est une grande injustice, reprend Andreia Massena, une Brésilienne, qui confesse s’être établie au Québec avec sa famille en pensant pouvoir profiter de ce programme pour s’installer définitivement dans la province.

Des étudiants écoutent une conférence de presse de Guillaume Cliche-Rivard.

Plusieurs dizaines d’étudiants ont assisté vendredi à une conférence de presse de l’AQAADI afin de se renseigner sur leurs recours possibles.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Une mauvaise publicité pour le Québec, clame l’AQAADI

Cette décision pourrait nuire à l’image du Québec et à l’attractivité de ses universités, commente Guillaume Cliche-Rivard, président de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration (AQAADI).

Même si votre programme se qualifie maintenant, rien ne garantit qu’il se qualifiera dans deux ou trois ans. Peut-être qu’à la fin, ça ne va pas fonctionner. Devant cette instabilité-là, des personnes vont peut-être ne pas vouloir venir au Québec, explique-t-il, tout en déplorant les décisions ministérielles qui omettent le capital humain.

On oublie qu’il y a des vies en jeu. Sans prévenir, on fait des modifications à un programme excellent. Certains avaient des rêves au Québec et tout s’envole en fumée.Guillaume Cliche-Rivard, président de l’AQAADI

En déplacement en Estrie, le ministre Jolin-Barrette a continué de défendre cette mesure, en prônant la volonté de répondre, en priorité, aux besoins du marché du travail.

Ces étudiants ou travailleurs temporaires seront sélectionnés s’ils répondent aux emplois qui sont en déficit ou s’ils sont dans une formation en demande, a-t-il insisté. On veut s’assurer que lorsqu’on accueille une personne immigrante, il y a un emploi au bout du compte pour cette personne.

Samuel Marbouh, qui travaille avec un visa temporaire dans le domaine de la restauration, juge quant à lui cette justification totalement aberrante. Ça envoie un mauvais message, surtout lorsqu’on regarde la pénurie de main-d’oeuvre. On met des barrières devant nous. Avant, l’immigration était une belle ligne droite, maintenant, la route est très sinueuse, affirme-t-il.

Un départ vers d’autres provinces évoqué

Immigrer vers d’autres provinces est à présent une option qui a les faveurs de ces étudiants, qui ne semblent pas emballés par les longs délais de la voie classique pour obtenir la résidence permanente.

Je pourrais aller en Ontario ou en Colombie-Britannique, avance Sarah Darmane, en évoquant le système d’immigration fédéral, nettement plus rapide.

Ce n’était pas une option avant, mais maintenant, je vais commencer à y penser, surtout si la situation n’évolue pas au Québec, ajoute Rafaëlle Pons qui étudie en études internationales à l’Université de Montréal.

On est vraiment déçus et tristes, résume-t-elle.

Médiamosaïque avec Radio-Canada