Publication du livre du GRAHN « Construction d’une Haïti nouvelle ». Et maintenant?

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«Penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien si nous ne pensions pas pour ainsi dire avec d’autres.» Emmanuel Kant

Par Garoute BLANC

Très  attendu, le produit est paru et est disponible depuis le 3 novembre écoulé(1) . 8 mois de travail, 1 colloque avec plus de 600 personnes, 1 conférence  avec plus de 450 présences, 60 co-auteurs, 61 contributeurs, 50 lecteurs critiques parmi lesquels des Haïtiennes et des Haïtiens vivant en Haïti, 175 propositions sur une période de vingt ans, 151 recommandations, 24 projets structurants sur 617 pages, le tout sous la direction de Samuel Pierre, ING., Ph. D., c’est, en effet, un objet, assez dense(2) que le  résultat de ce projet en six étapes basé sur une approche participative et mis en branle par le GRAHN (Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle) au lendemain du terrible séisme  du 12  janvier 2010.

Mais que l’on se rassure- ceux qui l’ont  déjà entre les mains  le savent- ce n’est point le gros pavé indigeste que l’on craignait. Cela dit, ce n’est pas non plus un roman, même si ça et là l’on trouve  quelques velléités de lyrisme. Tout compte fait, l’ouvrage se lit, plutôt aisément ; les schémas, tableaux et autres illustrations  graphiques sont commentés, expliqués voire explicités, références à l’appui. Volumineux, certes, mais facilement transportable ; physiquement – pour ceux qui ne l’ont pas encore – c’est le genre « manuel d’université »,  un peu comme l’est « ces Québécois venus d’Haïti»(3). Il reste à se plonger dedans pour en juger de sa pertinence, de son à propos, de son  réalisme et, surtout – puisque c’est le sens et le but de l’exercice – de  l’application  des idées et des rêves  de changement, selon le GRAHN, dont ce texte  est le véhicule et le porteur.


Une vision d’ensemble

Gouvernance, économie, infrastructures,  aménagement du territoire, éducation, santé, société, culture, urgences et post-urgences  constituent  des chapitres-thématiques  précédés d’une mise en contexte en manière d’introduction, à partir desquels le Grahn décline sa contribution à la (re)construction d’une Haïti nouvelle qui – on l’aura compris – va au-delà des  simples  revendications connues de la diaspora. États des lieux et  diagnostics sectoriels, mais aussi – faut-il le répéter –  propositions et par-dessus tout des projets portant, entre autres, sur la décentralisation, la rénovation et la remise en ordre de l’école, l’universalisation de l’éducation, la bonne gouvernance etc.

A priori, rien de  bien nouveau et c’est à la limite du déjà-entendu, du déjà-connu. Par contre,  ce qui est, intéressant et novateur réside dans la méthodologie qui se veut  globale (holistique), cette démarche qui envisage les champs et secteurs étudiés  non plus  seulement dans leurs spécificités et sans rapport entre  eux, mais plutôt dans leurs liens, donc saisis dans leurs interactions, leurs interrelations. Appliquée vraisemblablement pour la première fois, dans le traitement de la problématique haïtienne, quoique connue depuis Montaigne, cette grille d’analyse et de lecture  met, du coup, le cas d’étude sous un autre éclairage, ce qui en modifie, par voie de conséquence, la perspective. Les spécialistes des comités ont dû se résoudre à avoir toujours en tête, outre leurs domaines propres de compétence et de spécialisation mais aussi et surtout le pays tout entier et, par delà, les hommes qui le composent.

L’autre aspect,  on ne peut plus, fondamental, demeure, cela va sans dire,  dans  l’approche inclusive. La chose vaut la peine d’être une nouvelle fois mentionnée, car elle est assez rare. Alors  que tout le monde semble tout à ses intérêts  personnels, il a  fallu un  certain courage, une certaine détermination pour que tous ces gens d’horizons et de profils divers se soient mis d’accord, bénévolement, pendant prés de neuf mois, pour ainsi dire accoucher, en symbiose  et en synergie,  de cette proposition. Cette ténacité est l’expression du processus de maturation de la diaspora qui veut donc se prendre en main et faire  entendre sa voix, tant  et si bien, qu’elle s’est donnée depuis le 12 avril 2010, une structure, le GRAHN-MONDE, tel un levier devant désormais – c’est sans doute  ce qui manquait avant – organiser, institutionnaliser et  canaliser  la participation de  la diaspora, dans  le devenir de son pays  d’origine. Et comme pour démontrer qu’effectivement la  «  réflexion n’est pas une fin en soi», le GRAHN a élaboré, dans la foulée,  un plan d’action à très court terme  pour Haïti(4) . A ce niveau, il convient  de noter l’absence des résultats des travaux du comité dix, celui de la planification globale et du financement pour la mise en œuvre des projets des autres secteurs susmentionnés. Toutefois  la corporation a prévu un Fonds d’investissement et de développement d’Haïti GRAHN-MONDE (FIDHA G-M), autrement dit une mise à contribution de la diaspora en résonance et en cohérence, d’une certaine façon, à sa critique « de l’utilité de l’aide internationale dans sa forme actuelle », car il est toujours bon de  regarder sa porte-monnaie avant de faire ses courses et éviter donc de « vivre au-dessus de ses moyens ». Mentionnons également l’initiation d’un projet GRAHN-UQÀM de Radio éducative financé par le MAECI dans le cadre du projet RENACER(5) , au profit du MENFP et du secteur éducatif haïtien. La structure n’a donc pas  vocation de chômer.

Cependant, Il y a  un double écueil à éviter : la tentation de se substituer  à cet État jugé, à juste titre, déficient, déliquescent et inexistant, oubliant par-là qu’il est à (re)construire, et non à le fragiliser, à l’émasculer davantage, en perpétuant inconsciemment la logique de l’anarchie des ONG locales, nationales, internationales ou de la diaspora. L’on ne résout pas un problème en l’aggravant, car il faut bien le reconnaitre qu’il y a des domaines qui relèvent des fondamentaux de l’État comme l’éducation ou la santé par exemple. Ce qui pose, inéluctablement la question de la nature de l’État dans l’Haïti nouvelle à (re)fonder, en tenant, évidemment, compte de la réalité internationale et géopolitique. L’autre écueil étant l’immobilisme contre lequel il faut également se prémunir, à savoir ne rien faire et attendre que les dirigeants veuillent bien se mettre en mouvement. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment  cela ne risque pas d’être le cas pour le GRAHN qui a déjà prévu un certain nombre d’activités, seulement voilà, il reste à trouver une occasion de bonne mesure entre les missions régaliennes de l’État et les initiatives citoyennes organisées.


L’étape  de la pédagogie

Dans l’intervalle, il faudrait  (r)ouvrir le débat, expliquer, convaincre, continuer à mettre en commun, faire partager les idées, les soutenir, les défendre, car pour influencer, peser vraiment sur le réel haïtien, il est indispensable de faire accepter sa vision de « la construction d’une société moins inégalitaire fondée sur le droit, le partage, la solidarité, l’éducation, le respect de l’environnement et le culte du bien commun »  et sa contribution, bref sa proposition, la faire valider, au moins  par la diaspora dans son plus grand nombre, parce qu’elle aura été préalablement discutée, déconstruite, corrigée, augmentée, améliorée, bonifiée. La distance permet, certes, un certain recul pour appréhender la réalité qui, trop près, nous éblouirait, nous aveuglerait mais la distance crée aussi et même souvent un certain décalage qui peut nous couper des fois du pays réel; certains participants en ont d’ailleurs, en maintes fois, fait la remarque, lors des assises du GRAHN. D’où la nécessaire dimension pédagogique, cette étape essentielle, celle de « la réflexion permanente » pour reprendre les propres termes du groupe pour une meilleure emphase avec le pays. Sur ce chapitre, le GRAHN, là encore, a un double avantage : son net parti-pris pour l’éducation, de ce fait la pédagogie ne lui est pas étrangère d’une part, et d’autre part  la  revue à créer devrait participer justement à ce travail d’explication et de vulgarisation, cette tâche civique ardue et tous azimuts vers ou à travers  les chapitres du GRAHN-MONDE en développement.

Il y aura,  par ailleurs, des métamorphoses  à consentir pour que les  mentalités deviennent autres et in fine créer  des intersubjectivités nouvelles. Tordre le cou aux tares héritées de la colonisation : le bovarysme, les condescendances, les clichés et  autres préjugés de celui, par exemple, qui a voyagé et qui pense détenir la science infuse et la pierre philosophale. Car de telles attitudes débouchent régulièrement sur l’incommunicabilité. Alors que, très souvent, ceux qui sont restés sur place et qui ont  su, tant bien que mal, garder ce pays encore en vie, ils  ont, pour la plupart, fréquenté les mêmes universités que les diasporés. Cela étant, personne  n’encourage la bêtise  et la stupidité, sauf  en face, il y a souvent  un humain avec lequel on oublie des fois  de dialoguer, parce que l’on est dans le péremptoire, l’ex-cathedra ou la posture du donneur de leçons.
De même l’on évitera de jouer les diasporas les unes contre les autres. Quand on sait  combien est difficile de mettre les gens  ensemble, que  gagne-t-on dès lors  à semer la discorde ? Rien,  sinon le petit plaisir de faire plaisir à quelqu’un  qui généralement n’a rien demandé… Il a  bien fallu que la réflexion parte de quelque part. Si Montréal  se trouve être la rampe de lancement tant mieux. En quoi, cela fait-il de Montréal la « crème de la crème »  ou du « Canada, la capitale intellectuelle d’Haïti » ? Avançons, « marchons unis »  avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté « pour le pays,  pour le drapeau… »


Une  nouvelle impulsion

Haïti nécessite, en vérité, une trêve, une halte,  afin de lui imprimer un autre cours, une autre direction. Il est vrai que les mots ont été galvaudés, mais l’idée du contrat social n’est pas en soi mauvaise. Le bidule de 25 ans du président Préval eut été bien si ce n’était autre chose qu’un bidule.  Depuis plus de vingt ans, l’ex-sénateur haïtien Turnep Delpé s’esquinte à parler de conférence nationale, mais tout le monde le snobe, Jacques Édouard Alexis a été le seul parmi les prétendants au trône présidentiel, à en avoir vaguement fait allusion lors  de son passage dans la grande métropole(6) . Or, seule une initiative de cet ordre sérieusement envisagée et organisée pourrait  réconcilier le pays avec lui-même, dans la sérénité et  dans la transparence, car  nul n’a le monopole de la vérité pas plus  celui du cœur et du patriotisme.  Peu importe son appellation : États-généraux de la nation, « roumblé », « konbit  nasyonal» etc., pourvu que toutes les idées et les  propositions y compris maintenant le plan de la CIRH trouvent un espace et un lieu d’expression, de  confrontation, de mise  en commun, de synthèse, et surtout de  consensus à travers un pacte,  pas le truc des candidats du 28 novembre, mais un vrai pour les  20 et  30 prochaines années  où l’on s’entendrait sur un projet de société assumé, en dernier ressort, par la nation. Peu importe après qui se succède au pouvoir, il sera jugé au degré d’avancement  du projet  commun. En d’autres termes, faire ce qui a été raté  en maintes  fois et tout récemment  encore au lendemain du séisme destructeur du 12 janvier 2010. Il n’est pas trop tard. Si certains ne croient plus à un changement dans  ce pays, c’est  parce que justement trop de gens se sentent exclus,  parce qu’à chaque fois le festival d’égos et d’égoïsmes finit par l’emporter sur la solidarité et le vivre-ensemble.

Les élections telles qu’elles se tiennent aujourd’hui ne mériteraient pas mieux qu’un grand éclat de rire, si le sort des millions de citoyens n’était pas concerné. Ceux  qui  en sortiront, ces « élus » ou le prochain gouvernement – puisque, dans l’état actuel des forces, tout semble concourir  vers la continuation du processus électoral  malgré tous ses hoquets, ses irrégularités et ses ratés, à moins  qu’indignés et révoltés  les citoyens empêchent la poursuite de ce cirque – devraient être considérés comme étant provisoires  et  forcés par les citoyens à travers leurs organisations, à convier le peuple  dans  son ensemble y compris la diaspora, à venir dire, sans totem ni tabou,  ce pays  rêvé, lors de la tenue d’une telle assemblée, et se donner la main pour trouver la manière de « Combattre la misère et l’ignorance », et de faire bouger les lignes dans le sens de l’amélioration des conditions de vie de la majorité, et de ces milliers de personnes qui voilà bientôt un an demeurent encore sous les tentes, pataugent dans la misère et meurent maintenant de choléra.

Le rapport avec le GRAHN-MONDE ?  On a vu dans un passé plutôt récent la diaspora  dans la spontanéité, sans organisation attitrée  donner le la, à travers ceux que l’on a appelé « les diplomates de béton », ils ont su faire infléchir des positions jugés rigides et définitives, gagner des causes que l’on croyait perdues, le GRAHN-MONDE avec ses différents chapitres peut devenir, même s’il se dit apolitique(7) , un puissant moyen de mobilisation quant à la tenue  de cette  grande rencontre nationale, en guise de baptême de feu. Si l’organisation croit en sa  proposition,  s’il se bat  pour la diffuser,  pour la faire connaître, ainsi sa «  modeste contribution à l’effort de réflexion devant servir à l’émergence d’une Haïti nouvelle » pourra être versée au débat national, comme l’une des propositions sérieuses de la diaspora dont  tout le monde  reconnait, par ailleurs,  son apport  dans la survie  de ce pays  qui va à vau l’eau, de même que d’autres apports  comme  l’ouvrage « Refonder  Haïti ? » d’un Collectif de 43 auteurs  sous la direction de Pierre Buteau, Rodney Saint-Eloi et Lyonel Trouillot, le plan de l’Alternative ou encore les premiers éléments de  réponse de l’Université d’Haïti qui apparemment s’est lancée, elle aussi  dans un processus de réflexions et de propositions pour (re)construire Haïti, et toutes les autres suggestions en la matière.


Les lueurs de  l’aube nouvelle

Comme les résultats des projets devant structurer et transformer  l’État ne  se verront  que sur le long  terme en tout cas  pas  avant  vingt – trente ans, il conviendra, pour (re)fonder concrètement l’espoir et (re)mettre les gens au travail, de repérer quelques mesures emblématiques susceptibles de faire éclore  les premiers signes-bourgeons des promesses  de ce pays nouveau. Que  commencent à se profiler les contours de cette Haïti nouvelle loin de  l’indigence,  la corruption,  l’exclusion , l’instabilité  , l’insécurité et  où la diaspora  reconnue et établie  dans des droits nouveaux,  de la double citoyenneté, entre autres, sera appelée à jouer pleinement  son rôle dans la transformation  socio-économique de son pays d’origine.

Car ces Haïtiens  du monde  demeurent néanmoins attachés à cette terre nourricière même quand « il ne  reste plus qu’un vague parfum de cannelle, d’anis, de mangue qu’ils ne  distinguent plus très bien » pour paraphraser Stanley péan. Et ce n’est point le propre, comme  l’on a tendance à le dire, à tort, des gueules-cassées de  l’intégration face au verrouillage de la société d’accueil, c’est aussi le cas de ceux  qui ont réussi et se sont réalisés dans leur nouvelle patrie en tant qu’élus, gouverneur général, chirurgien de renom, responsable de département d’université prestigieuse, romancier à succès. Regardez leurs productions, suivez leurs actions, l’on dirait qu’ils s’intègrent paradoxalement pour mieux appartenir à leur pays premier. Ils vivent tous secrètement, étrangement avec la même écharde dans la chair, et souffrent tous d’un manque, d’un vide à combler y compris ceux de la deuxième génération pourtant nés dans le pays d’accueil, parce que sans cesse renvoyés à leur  origine. Ce que dit Kundera(8) parlant des Tchèques vaut  aussi  pour les Haïtiens, « le rêve du retour a toujours obsédé les nuits de ces hommes et femmes  et cela demeure un rêve collectif, le seul lieu où ils font montre encore de courage et d’unité ». Une initiative comme celle du GRAHN jette, mine de rien, les prémisses de ce courage et de cette unité à retrouver et à (re)construire dans le réel, par-delà le rêve en diaspora et dans  la mère-patrie.

Garoute Blanc garoub@yahoo.fr
Cadillac 7décembre 2010

« Construction d’une Haïti nouvelle. Vision et Contribution du GRAHN » sous la direction de Samuel Pierre. Presse Internationale Polytechnique, Montréal, 2010. 617p


Notes de bas de page

(1) Le lancement a eu lieu à l’amphithéâtre Ernest-Cormier de l’Université de Montréal (pavillon Roger-Gaudry), à Montréal
(2) Christiane  Charest  mardi 2 novembre Radio Canada 9h44
(3) Du même éditeur scientifique, Samuel Pierre
(4) Voir site GRAHN-MONDE
(5) Voir le livre pour détails
(6) Samedi-Midi-Inter, émission animée par Raymond Laurent novembre 2010
(7) Id
(8) L’Ignorance/Milan Kundera Gallimard, 2003

 

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