Martelly ou la défaite de la rupture

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Garoute Blanc
« It’s better to burn out than to fade away » Kurt Cobain

L’installation le 19 octobre 2011 du premier ministre ratifié, Dr Gary Conille, ex-chef de cabinet de Clinton et fils du Dr Serge Conille, un ancien ministre de Jean-Claude Duvalier,  vient mettre un terme, tout au moins pour le moment, à la bisbille entre le GPR, ci-devant INITE, le groupe majoritaire au parlement et le président Martelly.Comme les tergiversations, les indécisions et les « timouneries » de l’un et de l’autre quant à la formation d’un gouvernement commençaient à agacer tout le monde, mais aussi et surtout leur tuteur, l’international ; celui-ci les a donc obligés à mettre fin à leur cirque de mauvais goût, en choisissant pour eux.

Le déroulé des évènements des six derniers mois a montré, s’il en était besoin, qu’il n’y avait, en fait, pas de différence majeure entre l’élu du 4 avril 2011 et les parlementaires contestataires, sinon une lutte hégémonique pour le contrôle de l’aide internationale, tels des cartels pour la drogue, bref un pseudo conflit, sans aucun souci véritable du pays. En rang serré, le front haut et la tête altière, ces « nationalistes », ces « élus du peuple et de la République », pareils à des  invertébrés, se sont tous couchés devant l’international. Tant pis, si le choix de Conille n’adhère pas à la Charte fondamentale du pays, il y aura toujours des sophistes en tout genre et des experts dans l’art de s’asseoir sur les exigences constitutionnelles pour valider cette course à l’échalote. Et le recouvrement de la souveraineté perdue ? Phraséologie de séducteur ? Promesse d’ivrogne ? De toute manière, cela n’a empêché personne de commémorer le 17 octobre, la mort de Dessalines, tout comme demain ils célèbreront le 18 novembre et le 1er janvier…sans état d’âme.

Reste à savoir désormais, comment faire tenir en un tout cohérent, ce gouvernement de bric-à-brac. Il faudrait pour cela manifestement un liant, une vision, or celle-ci n’existe pas. N’ayant, par conséquent, aucune partition à mettre…disons en musique, le premier-ministre étant, lui-même, par ailleurs, sous surveillance, l’on comprend que sa politique générale ne soit qu’un tissu de lieux communs et de vœux pieux. Les conseillers du président, aujourd’hui tous à des postes ministériels importants, s’appliquent maintenant à marginaliser, à neutraliser M. Conille, après la tentative avortée de la lettre de démission sans date que lesdits conseillers voulaient qu’il signe, devant permettre à la Présidence, si elle jugeait et constatait une sortie de route, d’obtenir à n’importe quel moment son départ forcé. On voit mal de quelle manière un tel gouvernement va fonctionner dans la cohésion, quand la plupart des ministres qu’il aura à diriger, lui sont a priori hostiles et seront pour ainsi dire tout naturellement enclins à ne rendre compte qu’au Président. Cette unité de façade, puisque forcée, entre INITE, Martelly et Conille, tiendra-t-elle longtemps ? Est-ce encore l’International qui va devoir arbitrer et trancher ?

 

La myopie de Martelly

L’on croyait,  à défaut de science, que Martelly aurait le gros bon sens de s’élever à la hauteur des enjeux de la conjoncture, malheureusement, il n’a pas compris le rôle historique qui était le sien et a été incapable d’aucune audace et initiative innovantes. Il n’a eu ni la lucidité ni le courage politiques de regarder plus loin que le bac à sable de ses potes. Comme quoi avoir du charisme ne veut pas forcément dire avoir du caractère. Il a, ainsi, bousillé la marge de manœuvre qu’il avait en s’enfermant dans des choix complètement loufoques et aberrants d’hommes qui ne se défendent qu’après coup et qui ne sont franchement pas des parangons de démocrates mais plutôt des nageurs, surtout en eaux troubles, insubmersibles. Comme si ce pays n’avait que les Rouzier, les Gousse ou les Bellerive et cie. Si ces jours-ci, il se souvient de l’existence des partis politiques, c’est pour faire le simulacre de les réunir en invitant certains et en écartant d’autres. Il préfère mettre ses pas exactement dans ceux de ses devanciers honnis. Et les mauvaises habitudes ayant la vie dure, elles ont très vite repris le dessus. Nous revoilà en plein dans le « favoritisme de l’endogroupe ». Au diable l’intérêt général bien compris !

Quand par exemple, on dénonce, au sein de son premier cercle d’amis, des individus  pas trop nets, un peu douteux, voire au passé louche. Il ne fait pas enquête et prend encore moins les mesures appropriées. Comme s’il était à la tête du pays pour protéger ses copains, oubliant qu’il est le président de tous les haïtiens. Cette forme de suzeraineté tant reprochée à d’autres est encore à l’œuvre sous Martelly. Et le changement des choses et des pratiques ? L’on se croirait au temps où Sweet Micky martelait « I dont give a damn ». Plus provocateur que rebelle, il n’a fait que revendiquer sa place dans un système qui, in fine, ne lui déplait pas tant que cela. Alors que l’on attendait de lui une certaine modestie, mais il semble au contraire avoir été très vite grisé par le pouvoir ; n’en revenant sans doute toujours pas d’être, lui, le polisson de la chanson konpa, à la tête du premier pays noir indépendant du monde. Il en est encore au stade suprême de la satisfaction toute personnelle. La présidence est le sommet de son « égotrip » comme disent les rappeurs; son porte-avion lui permettant de rencontrer les maitres du monde, même si pour l’instant,  ils ne sont pas légion à vouloir tailler une bavette avec lui. Il est néanmoins aux anges, il vit son rêve, « kite konpa’a maché ».

Il ne rompt, en effet,  avec rien, notre ex-chanteur, il a conservé les mêmes réflexes du temps des réjouissances carnavalesques au Champ-de-Mars. Il a dû, sans doute, comprendre d’instinct que la foule, il faut la violenter, la prendre, la posséder, alors Martelly insulte tout le monde quel qu’il soit,  journalistes ou parlementaires élus, mal élus ou pas élus. Le naturel chassé, revient  plus vite  que l’on ne croit ; la bouche toujours remplie d’insanités, comme si, consciemment ou inconsciemment, il cherchait le clash et voulait créer le buzz. Mais à quelle fin ? Par déformation…professionnelle ? Sous le vernis de ses costumes bien taillés et de ses cravates bien mises, le « bandit illégal » n’est jamais bien loin, les Haïtiens appellent cela un « vagabond habillé ». Si vous le titillez, il finit par craquer. Il a ses failles. Comme il le dit lui-même, il vit des choses déjà assez compliquées. Il ne faut pas l’embêter. Personne n’a le droit de questionner sa médiocrité. C’est un sanguin. Qui s’y frotte s’y pique. Ne comptez pas sur lui, il ne sait pas tenir son rang. Il ignore qu’un chef d’État doit être meilleur que la société qu’il prétend transformer et changer. Les mauvaises langues l’ont déjà rebaptisé « président-guédé » et font des prévisions très sombres  pour le mois de novembre.

 

Martelly,  captif  de ses amis

Par-delà la plaisanterie et plus profondément, Martelly, fait figure de l’homme-masse comme l’entend Ortega y Gasset. C’est d’abord une absence des meilleurs, il est  le résultat de cette incapacité générale du pays à se bâtir un destin digne de son passé. Martelly s’est imposé justement du fait même de la faillite et la ruine des élites. Il n’était donc pas préparé pour la fonction. Il est entré dans un monde qui a existé avant lui et on n’a pas l’impression qu’il y ait été correctement introduit. Il lui manque les fondamentaux de départ dans ce contexte particulier pour faire des choix et dégager des priorités dans le sens de la construction d’un État de droit et de la modernité.

N’ayant pas vraiment de programme, aucune ligne politique claire, pas d’idéologie, pas de troupe, pas d’organisation, pas de parti (Répons Peyizan c’était un prête-nom), en un mot aucune force politique, sa fondation rose et blanc, trop récente ne lui donne aucune base sociale encore moins nationale. Enfin de compte vulnérable,  il subit la science et l’expérience présumées de ses amis qui ont misé sur lui comme on mise sur un cheval gagnant. L’ayant mis depuis  sous tutelle, ils tentent de faire de lui maintenant le sous-marin de la restauration d’un certain duvaliérisme ou jeanclaudisme civilisateur version 21esiècle. Voilà le genre d’extravagance, d’anachronisme et de fantasme absurde nourris par Martelly et ses conseillers, nostalgiques d’un temps de concussion, de débauche, d’insouciance, d’impunité pour eux et de chape de plomb pour le reste de la population exploitée et laissée dans la crasse. Dans une telle architecture, normal que l’on entende parler de milice en formation et que l’on annonce en fanfare comme point d’orgue: le retour de l’armée. Il parait que tous les chiens de garde des intérêts de l’oligarchie, les fleurons de l’école des assassins, tous les apôtres des coups d’État, toujours prêts à faire le coup de feu pour enterrer tout effort de démocratie et de citoyenneté se précipiteraient déjà, uniforme amidonnée, au garde-à-vous pour retrouver leurs privilèges perdus, pour reprendre du service dans cette armée que le président appelle de ses vœux…unilatéralement donc despotiquement. Est-ce pour adosser et perpétuer son pouvoir ? Oublie-t-il déjà avoir été élu par un mouvement spontané des haïtiens qui rejetaient le scénario de passe-passe à la Poutine de Préval qui ne parlait que de continuité et d’héritage? Martelly n’a-t-il pas vu combien néfaste, a été l’année 2011 pour les  apprentis dictateurs ou dictateurs dans le monde ?

Tout cela montre que le divorce d’avec les pratiques anciennes n’est pas pour demain. Pas l’ombre du début de quelque chose en chantier qui tranche vraiment avec le passé. Certes, il faut lutter contre l’ignorance, la scolarisation universelle est fondamentale, mais Martelly n’a pas inventé l’eau chaude. Haïti c’est le seul pays qui ne s’embarrasse pas de bilan, l’on superpose plan sur plan, programme sur programme, projet sur projet, sans jamais se demander pourquoi le précédent n’a pas abouti et pourquoi l’actuel réussira là où le projet d’avant a échoué. Comment parler sérieusement d’éducation quand les enseignants qui doivent être en première ligne ne sont pas dans le coup ? Et pourquoi tant d’opacité dans le fond de financement de l’éducation pompé sur la diaspora haïtienne ?

Autre numéro de claquette de Martelly, ses visites aux ex-présidents appelées pompeusement « semaine de la réconciliation nationale », mais qui sont en réalité un encouragement à la continuité de l’impunité, car il n’ya  aucune  dynamique de démocratie et de justice qui semble y être attachée. Ce n’est surement pas en allant boire un coup avec Namphy en République dominicaine aux frais de la princesse et peut-être bientôt avec Préval aux Etats-Unis que l’on regardera sereinement le passé et que l’on mettra fin aux fantômes qui circulent et qui hantent la mémoire des uns et des autres depuis plus un demi-siècle. Cela demande plus que des clichés d’accolades de bienséance dans des salons bien tenus d’anciens dirigeants tout contents de pouvoir continuer à échapper à tout procès sur leurs imputabilités dans le deuil, le dépeçage et l’indigence de ce pays.

 

Rectifier le tir ou…

Ce pays justement en état d’urgence et aux ressources limitées a plutôt besoin d’une  démarche de concertation pour un vrai débat national que de cette approche clanique et obscurantiste en application actuellement qui n’apporte que de la régression à la régression. Si l’on veut éviter qu’à chaque fois la montagne n’accouche immanquablement d’une souris, il n’y a pas trente six solutions, que de  mettre enfin ce bon vieux peuple pour lequel tout le monde dit travailler enfin dans la confidence et avoir son avis et sa participation sur ce que l’on veut entreprendre pour lui. Pourquoi c’est si difficile ? Est-ce incompatible avec l’état de droit ?

Pour cela le président Martelly doit prendre son courage à deux mains, se défaire du corset, de la camisole de force que lui impose son entourage, revenir à une certaine rationalité et imprimer une autre direction au pays, à la hauteur de son histoire. Ce délire, cette dérive et toutes ces petites combines sans grandeur en cours sur le terrain éloignent dangereusement du changement promis. « En manquant le changement nous dit H. Bergson c’est le réel lui-même que nous manquons ». Il faut tempérer tous ces petits potentats en puissance déconnectés justement du temps et de la réalité, qui ne dorment plus la nuit et qui, nerveux et impatients, rêvent, les yeux grands ouverts, de faire leur petit napoléon et pensent pouvoir replonger le pays dans la terreur. Puisqu’il est élu pour cinq ans, il est encore temps que Martelly devienne un vrai chef d’État œuvrant dans la transparence à l’émancipation, à la justice et au développement du pays ? Car, pour l’heure, il fait plus figure de band-leader qu’autre chose, or la gestion d’un État même en faillite et parce qu’ en faillite demande incontestablement d’autres réflexes, d’autres catégories conceptuelles pour le remettre…debout.

A moins que le président ne préfère persister dans cette voie suicidaire et à faire injure à ses électeurs…ou, qui sait, démissionner comme, il n’a cessé d’en faire allusion dans les tout premiers mois de son mandat, au moment où il prenait les coups les plus durs et retrouver sa musique. Peut-être  en fera-t-il l’annonce lors de son bal du 23 décembre prochain. C’est sans doute un ras-le-bol qui explique ces temps-ci ses sorties intempestives, ses accès de colère, et son agressivité tous azimuts. En vérité, des fois Martelly laisse paradoxalement le sentiment d’être… le P’tit Gibus (in La guerre des boutons) disant «si j’aurais su, j’aurais pas venu ».

 

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garoub@yahoo.fr

(PHOTOTEQUE MEDIAMOSAIQUE /Cr Fb . Le president Joseph Michel Martelly en tête-à-tête avec son premier-ministre Gary Conille lors de son retour au pays après un séjour aux USA pour des raisons de santé le 3 novembre 2011 dernier )