La crise n’est pas « haïtienne », elle est planétaire (FRANCKÉTIENNE)

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TORONTO – Dans la Ville Reine où il a offert, pour le répéter, une « conférence causerie-spectacle »  en lieu et place de son œuvre « Haïti au cœur du « Chaos-Monde »» dans le cadre de la 3e édition du Festival Konpa Zouk Ontario (FKZO), le célèbre dramaturge haïtien, FrankÉtienne, a, au micro de l’Agence de presse Médiamosaïque, levé le voile sur  les contours philosophiques de sa toute dernière représentation théâtrale et musicale.

FranckÉtienne refuse d’étiqueter son pays d’origine comme le lieu le plus tourmenté de la planète. « C’est le monde qui est plutôt en plein chaos », a rectifié l’artiste pluridimensionnel qui rejette notamment la responsabilité sur les grands  » zotobrés (terme créole utilisé pour désigner les grands ou ceux qui détiennent les pouvoirs économique et politique) » du monde qui « s’entendent pour maintenir inchangé le statu quo » au détriment de la majorité des six milliards d’individus qui peuplent la planète.

 

« Conflit entre l’être et l’avoir »

Si l’on se fie à la thèse développée par FranckÉtienne,  » cette crise est due à cause de ce conflit entre l’être et l’avoir. La prédation a toujours marqué les démarches des dirigeants de la planète : c’est-à-dire prendre, toujours prendre: prendre le pétrole, prendre l’or, prendre le diamant. J’ai ceci, I can, I have, je prends. »

Cette bataille a pris, a-t-il rappelé,  » toutes les formes à travers l’histoire: l’empire grec avec Alexandre, Philippe de Macédoine, l’empire romain avec Néron, avec César,  l’empire espagnol qui a détruit les Indiens, l’empire français qui nous a réduits en esclavage, actuellement l’empire américain, disons l’empire mondial même si le chauffeur c’est l’Amérique. On a toujours eu la priorité de l’avoir sur l’être, l’être a toujours été phagocyté par l’avoir… « .

 

« Des prédateurs assoiffés en panne d’idées »

À son avis,  » ces prédateurs qui dirigent la planète sont maintenant en panne d’imaginaire et d’idées, ils ne peuvent pas se recycler: il y a eu  l’esclavage, le colonialisme, le néocolonialisme, le libéralisme, le néolibéralisme, maintenant on nous parle de mondialisation comme une panacée pour le monde. Nous n’allons pas nous laisser piéger par la sémantique. C’est toujours le même système qui fonctionne. »

 » Les prédateurs deviennent plus assoiffés, oui, parce que les ressources ne sont pas illimitées comme le pétrole par exemple, mais il y a aussi un autre problème: le monde n’est pas peuplé d’un million d’habitants, la planète est peuplée de près de 6 milliards d’habitants « , c’est une donne avec  laquelle il faut composer, a-t-il avancé.

La tâche devient encore plus compliquée pour ces prédateurs qui doivent rivaliser d’ingéniosité pour voler, piller, sans qu’on ne les aperçoive. Car, a fait remarquer FranckÉtienne,  » avec l’éducation et les technologies, on ne peut plus se cacher dans un coin et y faire à sa guise. Les gens sont plus proches maintenant grâce à la technologie. Que vous soyez à Tombouctou ou à Singapour tout ce qui se fait à travers le monde se relaie en un temps record. »

 

Ci-dessous l’intégrale de l’entrevue autour de l’œuvre « Haïti au cœur du « Chaos-Monde »»


MÉDIAMOSAÏQUE: Bonjour FranckÉtienne?
FRANCKÉTIENNE: Bonjour Médiamosaïque


MÉDIAMOSAÏQUE: Dans « Haïti au cœur du « Chaos-Monde »», la dominante c’est quoi: Haïti ou le monde?

FRANCKÉTIENNE: C’est vrai qu’il y a une crise permanente en Haïti, nous avions démarré en 1804 mais nous étions déjà dans une crise. L’esclavage et le colonialisme étaient déjà les aspects d’une crise profonde et quand on a réalisé la fulgurante épopée de 1804 nous sommes retombés dans la crise avec la mort de Jean-Jacques Dessalines (père de la nation haïtienne assassinée le 17 octobre 1806 NDLR)

C’est pas Haïti qui a l’exclusivité de la crise. Elle est mondiale. Quand je parle du chaos-monde, comme l’aurait appelé mon ami récemment décédé, Édouard Glissant, c’est le « chaos-monde » : le monde est en crise. L’Amérique est en crise, l’Europe est en crise (l’effondrement de la Grèce, l’effondrement des banques, l’Espagne est au bord de l’effondrement, le Portugal, la France ne se porte pas bien malgré l’élection d’un nouveau courant socialiste, toute la planète est en crise. Pourquoi cibler exclusivement Haïti? 


MÉDIAMOSAÏQUE: Qui est responsable de tout ça et qu’est ce qui motive ceux qui nous maintiennent dans ce chaos permanent?

FRANCKÉTIENNE: Cette crise est due à cause de ce conflit entre l’être et l’avoir . la prédation a toujours marqué les démarches des dirigeants de la planète : c’est-à-dire prendre toujours prendre : prendre le pétrole, prendre l’or, prendre le diamant. J’ai ceci, I can, I have, je prends. Eh bien à partir de ce moment , on a eu sous toutes les formes à travers l’histoire : l’empire grec avec Alexandre, Philippe de Macédoine, l’empire romain avec Néron, avec César,  l’empire espagnol qui a détruit les Indiens, l’empire français qui nous a réduits en esclavage, actuellement l’empire américain, disons l’empire mondial même si le chauffeur c’est l’Amérique. On a  toujours eu la priorité de l’avoir sur l’être, l’être a toujours été phagocyté par l’avoir et le néant nous menace.

 

MÉDIAMOSAÏQUE: Depuis que le monde est monde, la réalité a toujours été ainsi. Qu’est ce qui vous laisse croire que le pire est à nos portes?

FRANCKÉTIENNE: Ce qui arrive maintenant avec ces prédateurs qui dirigent la planète. Ils sont en panne d’imaginaire et d’idées, ils ne peuvent pas se recycler, il y a eu le colonialisme, l’esclavage, le néocolonialisme, le libéralisme, le néolibéralisme, maintenant on nous parle de mondialisation comme une panacée pour le monde. Nous n’allons pas nous laisser piéger par la sémantique. C’est toujours le même système qui fonctionne.

 

MÉDIAMOSAÏQUE: Pensez-vous qu’il y existe une minorité saine qui va pouvoir mettre les prédateurs en échec?

FRANCKÉTIENNE: Écoutez, l’histoire du monde, autrement dit, l’histoire même des civilisations n’a jamais été mise en forme par la majorité. C’est toujours une minorité qui travaille comme une locomotive et puis les wagons suivent. Il y a des intellectuels, des noyaux de gens qui travaillent en faveur d’un monde meilleur pour les peuples qui y vivent.


MÉDIAMOSAÏQUE: Pourquoi, selon vous, cela va de mal en pis?

FRANCKÉTIENNE: Les prédateurs deviennent plus assoiffés, oui, parce que les ressources ne sont pas illimitées comme le pétrole par exemple, mais il y a aussi un autre problème : le monde n’est pas peuplé d’un million d’habitants, la planète est peuplée de près de 6 milliards d’habitants. Avec l’éducation et les technologies, on ne peut plus se cacher dans un coin et y faire à sa guise. Les gens sont plus proches maintenant grâce à la technologie. Que vous soyez à Tombouctou ou à Singapour tout ce qui se fait à travers le monde se relaye en un temps record. Autrefois  le refus était marginal et s’était confiné à une section communale, maintenant le refus est global.

Voyez comment les « zotobrés (les grands de ce monde) s’entendent très bien pour maintenir inchangé le statu quo, mais il y a des protestations partout. Voyez quand les G7 ou les G20 se réunissent  il y a des gens de toutes nationalités qui protestent dans des manifestations et qui font beaucoup d’échos. Vous avez compris qu’il y a une panne au niveau du renouvellement, c’est peut- être une panne de l’imaginaire, la machine est essoufflée. Parce que ça fait plus de 25 siècles ça ne date pas du Moyen-Âge, de la Renaissance, ça date depuis l’époque de l’empire grec , de l’empire romain, donc 25 siècles d’essoufflement.

 

MÉDIAMOSAÏQUE: À vous entendre, l’avenir du monde, y compris celui d’Haïti, n’est vraiment pas rose FrankÉtienne, mais avez-vous perçu une quelconque lueur de solution?

FRANCKÉTIENNE: À l’intérieur de ce chaos, il y a un bouillonnement de la pensée. Évidemment si je n’avais pas entrevu une toute petite lueur dans la nuit, je vous assure que je n’aurais pas continué à voyager et même à faire le tour d’Haïti. Je suis déjà au dernier cycle de ma vie et ce dernier cycle est totalement consacré à cette forme de militantisme planétaire. Je donne des conférences dans des quartiers populaires, dans les lycées, dans les collèges, à Carrefour, je voyage dans les provinces, je viens de faire Jacmel, Arcahaie, St-Marc, Les Cayes, donc, je me déplace, et je le fais également en dehors d’Haïti, dans la Caraïbe, en Amérique du Nord, en Europe et ailleurs. Il y a une toute petite lueur qui se trouve dans le champ culturel, dans le champ spirituel.

Quand on me demande qu’est ce que je fais maintenant. J’ai dit il y a 50 ans j’ai milité contre l’insupportable en Haïti, maintenant l’insupportable à l’échelle planétaire, ma militance, elle s’inscrit dans l’universalisme.

 

MÉDIAMOSAÏQUE: Et finalmenent le public de Toronto, comment vous aviez trouvé son accueil à votre performance?

FRANCKÉTIENNE: Fabuleux! Une belle soirée, une inédite et fabuleuse soirée, Franchement, quand vous exécutez en tant qu’homme de théâtre, acteur, et ça on le sent quand il y a cette communion entre le plateau et le public. J’ai été accompagné d’un tambourineur et pendant deux heures, j’ai senti cette symbiose entre le public et moi. Il y a eu des échanges spectaculaires avec l’assistance, décrire tout cela ce n’est pas mon genre, ce serait m’envoyer des fleurs, je laisse ça aux autres. J’étais très content d’y d’autant que c’était la première fois que j’ai joué à Toronto. Je ne sais pas si c’est la première ou la dernière, je sais que les gens ont peur de la mort, moi je n’ai pas peur de la mort, parce qu’à mon âge, 76 ans, je sais déjà que je suis en fin d’existence (rires).


MÉDIAMOSAÏQUE: Merci FranckÉtienne!
FRANCKÉTIENNE:
Merci Médiamosaïque!

 

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