Immigration: un prof à HEC fixe les responsabilités

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MONTRÉAL (MÉDIAMOSAÏQUE) –  Qui a la responsabilité de trouver les solutions qui conviennent aux problèmes supposés ou réels auxquels fait face la société québécoise vis-à-vis de la problématique de l’immigration? Un professeur à HEC Montréal, Jean-Pierre Dupuis, ne va pas par quatre chemins pour identifier les acteurs qui doivent, selon lui, se retrouver en première ligne pour «faire plus» afin de pouvoir juguler la crise.

« Il n’y a pas que les pouvoirs publics qui doivent en faire plus : les entreprises, leurs dirigeants et leurs gestionnaires », a interpellé le professeur titulaire au département de management, dans un article, intitulé: «Dossier Immigration – Le travail, ce pivot essentiel et fragile», soumis à la Rédaction de l’Agence de presse Médiamosaïque.

Évidemment avant d’indexer x ou z, Jean-Pierre Dupuis a pris le soin de faire un état des lieux qui dresse un profil des immigrants qui débarquent. Il a brossé un portrait de ceux qui délaissent le Québec et ceux qui choisissent d’y rester une fois arrivés sur place. Il évoque le problème de l’emploi, les discours pro et anti-immigration, des modèles de réussite. Le spécialiste en management a aussi fait une analyse comparative permettant de se faire une idée de la situation du Québec par rapport à celle des autres provinces canadiennes.

Dossier Immigration – Le travail, ce pivot essentiel et fragile

«D’où viennent les immigrants qui choisissent le Québec? Restent-ils ici à long terme ou partent-ils sitôt arrivés? Sont-ils en mesure de réussir leur intégration? Leur donnons-nous les outils nécessaires? L’inclusion sociale passe beaucoup par l’emploi : nous devons donc comprendre les enjeux en présence pour favoriser et améliorer l’intégration des nouveaux arrivants à la société québécoise.

L’immigration. En Amérique du Nord comme en Europe, cet enjeu ne cesse de nourrir des discussions politiques parfois intenses ou sources de division. Des gouvernements occidentaux remettent l’immigration en question, alors que d’autres sont plutôt convaincus de sa nécessité, de ses bienfaits, voire de son inéluctabilité.

Sur le plan économique, certains considèrent qu’elle représente davantage un coût pour la société qu’un apport à son développement, tandis que d’autres estiment qu’elle est nécessaire à la croissance économique et à la survie de nombreuses entreprises. Sur le plan social, certains voient cette immigration mondialisée comme une menace pour la culture et les valeurs occidentales, tandis que d’autres la perçoivent comme une source d’enrichissement et de créativité pour nos sociétés.

Au Québec, la classe politique et les gens d’affaires sont généralement favorables à l’immigration, avec des nuances concernant le nombre d’immigrants à accueillir chaque année et les critères de sélection des candidats. Toutefois, un discours défavorable se fait toujours entendre, prônant la réduction du nombre de nouveaux arrivants, voire le gel total de l’immigration.

Soyons responsables

L’immigration est une réalité. Les sociétés qui accueillent les immigrants, de même que les entreprises qui les embauchent, ont donc tout intérêt à prendre au sérieux la question de leur intégration.

Une intégration réussie passe tout autant par l’intégration au marché du travail que par l’intégration dans la société en général. S’il est vrai que tout immigrant doit trouver un emploi – un emploi de qualité – pour bien s’intégrer, l’axiome suivant est tout aussi vrai : afin de s’épanouir et de faire sa vie dans sa société d’accueil, il doit s’y sentir à l’aise. L’intégration sociale et l’intégration économique vont donc de pair. C’est vrai au Québec comme ailleurs.

Ceux qui restent

Le Québec attire et retient davantage les membres de certaines communautés. Par exemple, les immigrants d’origine maghrébine et haïtienne arrivés au Québec entre 2006 et 2015 vivaient encore ici en grand nombre en 2017, c’est-à-dire dans une proportion de plus de 85 %. Toutefois, les taux de rétention sont beaucoup plus faibles chez les membres des communautés chinoise, indienne et pakistanaise, tournant autour de 50 % pour la même période1.

Ici, la langue est un déterminant fondamental. Les immigrants qui maîtrisent le français ont davantage tendance à rester que ceux qui ne le maîtrisent pas. C’est encore plus vrai pour les travailleurs qualifiés les plus recherchés par les entreprises. Un exemple : alors que le taux de rétention se situe à 50 % pour la communauté indienne dans son ensemble, il chute à 31 % si on ne tient compte que des travailleurs qualifiés, qui sont généralement des immigrants économiques.

Ce constat requiert donc des mesures concrètes de la part du gouvernement québécois et des entreprises. Dans le cas du gouvernement du Québec, il s’agit ou bien de revoir les critères de sélection afin d’accorder encore plus d’importance à la langue, ce qu’il a commencé à faire en 2017 dans le cas des travailleurs qualifiés, ou bien de consacrer plus de ressources à la francisation de ces immigrants, notamment en soutenant les entreprises dans leurs propres efforts de francisation de leurs nouveaux employés. Des actions combinées selon ces deux axes seront nécessaires pour favoriser un taux de rétention – donc d’intégration – plus élevé

En ce qui concerne les entreprises, elles doivent davantage investir dans la francisation de leurs employés qualifiés si elles veulent les garder, et ce, en concertation avec le gouvernement québécois.

Huang Jun et Mao Guo XianHuang Jun et Mao Guo Xian / Crédits : Émilie Nadeau

Mao Guo Xian et Huang Jun, deux techniciens spécialisés dans le textile, arrivent au Québec en octobre 2011 avec leur fils de quatre ans. Tous deux originaires de la région du Guangxi, dans le sud de la Chine, Mao Guo Xian ne parle ni l’anglais ni le français, alors que son mari, Huang Jun, se débrouille en anglais. Trois ans après son arrivée, le couple ouvre un commerce de réparation, de confection et de nettoyage de vêtements dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. La barrière de la langue complique bien sûr les relations avec les clients. Depuis un an, ils bénéficient du programme de francisation pour commerçants offert par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Chaque semaine, une enseignante se présente à leur commerce pour leur donner des cours de français personnalisés.

« Avant nos cours, on avait souvent des clients fâchés parce qu’on n’arrivait pas à parler en français. Avec notre enseignante, on apprend plus rapidement. Les clients voient nos efforts pour leur parler français, c’est plus positif… »

Le problème de l’emploi

Le taux de chômage plus élevé des immigrants est aussi un enjeu de taille dans la mesure où l’intégration dans la société reste problématique lorsqu’on n’a pas d’emploi. De plus, les taux de chômage varient énormément d’une communauté à l’autre. Par exemple, le taux de chômage des Français d’origine tournait autour de 5 % en 2011, contre environ 17 % pour les maghrébins (Algériens et marocains seulement), si on examine uniquement le cas des immigrants qui parlent français et qui ont un degré de qualification comparable2.

Dans ce cas-ci, un des facteurs clés est la discrimination envers les maghrébins, généralement liée à des préjugés contre leurs pratiques religieuses et aux craintes suscitées par les actes de terrorisme commis par des groupes islamistes radicaux sur la scène internationale. Mais ces préjugés ne sont pas les seuls coupables : en effet, ils ne rendent pas compte des difficultés d’intégration de tous les immigrants, notamment des Français.

Bon nombre de Français connaissent aussi des problèmes d’intégration, y compris des difficultés à se trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications, comme l’illustre leur taux de rétention plus faible (78 %) que celui des maghrébins (84 %) au Québec. En effet, lorsque des Français éprouvent de la difficulté à s’intégrer, ils ont davantage tendance que les maghrébins à quitter le Québec pour retourner dans leur pays d’origine ou à aller tenter leur chance ailleurs au canada3.

Cette différence entre les taux de rétention s’explique en grande partie par le coût émotionnel du retour au pays pour les immigrants maghrébins comparativement à ceux qui sont originaires de France. En effet, les Français peuvent généralement retourner en France sans perdre la face. Ils pourront alors faire valoir, sans être jugés trop sévèrement, que les Québécois ne sont pas tous aussi accueillants qu’ils l’avaient espéré et que le Québec n’a pas été l’Eldorado souhaité. Dans le cas des maghrébins, le retour au pays est souvent vécu comme un échec qu’ils ne veulent pas révéler à leurs compatriotes restés au pays.

De plus, dans le cas des maghrébins, rester au Québec, même en situation de déclassement professionnel, leur permet d’assurer un meilleur avenir à leurs enfants. De leur côté, les Français, parfois critiques envers la société québécoise – notamment en ce qui a trait à nos systèmes d’éducation et de soins de de santé jugés moins performants que les leurs – ne voient pas d’avantage pour leurs enfants à rester au pays si leur situation économique n’est pas meilleure qu’en France.

Le Québec et les autres provinces

L’insatisfaction des immigrants québécois est nourrie par un autre facteur : la comparaison de leur taux de chômage avec celui des immigrants en Ontario, historiquement plus faible. Pire encore, en 2017, l’écart entre le taux de chômage des immigrants reçus et le taux de chômage moyen au Québec a été supérieur (plus de 3 %) au même écart en Ontario (moins de 1 %), et ce, dans un contexte où le chômage est à son niveau le plus bas au Québec depuis plus de 30 ans.

Il semble enfin qu’il y ait moins de postes vacants au Québec que dans le reste du Canada, à l’exception des maritimes. Et ce qui complique davantage les choses, c’est la plus grande rareté des emplois qualifiés. Ainsi, le Québec a 3,2 chômeurs par poste vacant dans la catégorie des professionnels, contre seulement 1,7 en Ontario et 1,3 en Colombie-Britannique4.

Le Québec n’aurait donc pas suffisamment de postes pour satisfaire tous les immigrants qualifiés qui choisissent de s’établir ici, eux qui représentent pourtant les deux tiers des immigrants que nous accueillons chaque année depuis environ vingt ans. Déçus, de nombreux immigrants qualifiés connaissent alors le chômage, sont réduits à une déqualification ou choisissent alors l’exode vers une autre province canadienne.

En 2010, le vérificateur général du Québec a fortement critiqué la politique québécoise de sélection des immigrants en fonction de leurs diplômes universitaires, qui ne correspond pas aux besoins de nombreuses entreprises qui, bien souvent, recherchent davantage des soudeurs-monteurs que des ingénieurs agricoles ou des spécialistes en littérature française. Il apparaît évident que les politiques d’immigration doivent être plus cohérentes et que la sélection des immigrants qualifiés doit se faire davantage en fonction des besoins du marché du travail, et ce, en collaboration avec les entreprises.

En raison de tous ces constats, il est clair qu’au Québec, le gouvernement doit en faire davantage qu’ailleurs en Amérique du Nord pour favoriser l’intégration des immigrants à la fois au sein du marché du travail et dans la société en général. Nous devons donc faire un effort supplémentaire pour intégrer en français les immigrants dans les entreprises et dans la société, d’autant plus que tout près de nous, aux États-Unis et au Canada, il y a davantage d’emplois ainsi qu’une langue dominante, l’anglais, qui est aussi la langue des affaires et la langue seconde dans une grande partie du monde.

Une responsabilité commune

Il n’y a pas que les pouvoirs publics qui doivent en faire plus : les entreprises, leurs dirigeants et leurs gestionnaires ont eux aussi un rôle fondamental à jouer dans ce domaine, non seulement en embauchant des immigrants mais aussi en favorisant et en facilitant leur intégration dans la société, notamment au moyen de mentors, de cours de français et de formations adaptées dans les entreprises, de façon complémentaire à un accompagnement social et à un soutien à l’intégration dans la communauté.

L’exemple suivant est éloquent à cet égard. Snack Rapid, une entreprise de Montréal spécialisée dans la fabrication de barres tendres, a bien compris la situation il y a quelques années en embauchant un « gestionnaire de rêves » dont la tâche principale consistait à aider les travailleurs immigrants à réaliser leurs rêves dans leur nouvelle société, qu’il s’agisse d’acheter une voiture ou une première maison, de retourner aux études ou d’obtenir l’appui de certains organismes québécois, qu’ils soient publics ou privés, afin de concrétiser des projets plus personnels5.

Cette entreprise s’était donc donné pour objectif de fidéliser ses employés ou, du moins, de les rendre plus heureux au travail dans un secteur d’activité où le roulement de personnel était élevé. Ainsi, ce type d’appui très concret permet non seulement de nourrir le sentiment de loyauté des employés envers leur entreprise mais aussi de démontrer aux nouveaux arrivants que la société québécoise est accueillante et prête à favoriser leur intégration. Nul doute que la multiplication d’initiatives de ce genre ne pourra être que bénéfique pour tout le monde.

Article publié dans l’édition printemps 2018 de Gestion


Notes

1 Ces statistiques ainsi que celles portant sur les taux de rétention des immigrants sont tirées de la source suivante : ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Présence en 2017 des immigrants admis au Québec entre 2006 et 2015, gouvernement du Québec, Direction de la planification, de la recherche et des statistiques, novembre 2017.

Pour les taux de chômage des Français, des Algériens et des Marocains, voir les portraits statistiques produits en 2014 par le gouvernement du Québec (ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Direction de la recherche et de l’analyse prospective) sur chacune de ces trois communautés. Notons que le taux de chômage des Maghrébins a chuté depuis lors mais qu’il y avait toujours un écart entre ce même taux (11,5 %) et la moyenne québécoise (7 %) en 2016 (Statistique Canada).

Dupuis, J.-P., « Enquête sur les relations problématiques entre Français et Québécois francophones », recherches sociographiques, vol. 53, n° 2, 2012, p. 357-387.

Drolet, M., « Établir le lien entre l’offre et la demande de main-d’œuvre : le chômage et les postes vacants », regards sur la société canadienne, Statistique Canada, novembre 2017, document n° 75-006-X.

Perez-Castillo, V., « Le gestionnaire de rêves », étude de cas, HEC Montréal, septembre 2017.