Haïti sous la loupe d’un laboratoire d’universitaires (GRAHN) 2e partie

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*MÉDIAMOSAÏQUE : Le GRAHN est essentiellement formé d’universitaires montréalais. on entend d’autres sons qui viennent d’ailleurs disant par exemple: pour qui vous vous prenez à Montréal? Êtes-vous  les dépositaires du savoir de la diaspora haïtienne? Y a-t-il une démarche qui vise à rejoindre d’autres Haïtiens calibrés comme vous, aux États-Unis, en Europe et dans d’autres coins de la planète pour être plus représentatifs de la diaspora ?
ING. SAMUEL PIERRE : En fait, nous sommes dans une démarche ouverte d’ailleurs la plupart de nos activités c’est des activités qui se font à partir de sites Web où les gens s’inscrivent, manifestent leurs intérêts et dès l’instant que les intérêts sont manifestés l’on fait de notre mieux pour essayer d’intégrer les personnes et jusqu’à date nous avons réussi à le faire très bien. À date, nous avons près de 200 personnes qui contribuent aux travaux du GRAHN, qui sont non seulement à Montréal comme vous le mentionnez, mais aussi à Miami, à New-York, à Chicago, à Paris, à Port-au-Prince, à Jacmel, en Suisse, à Port-de-Paix, nous sommes assez ouverts…

Maintenant, il y a une question d’efficacité, nous n’allons pas passer tout notre temps à aller chercher des gens à la grandeur de la planète pour les mettre ensemble autour d’une table de travail. Déjà quand on est 10 personnes, il y a un travail qui peut se faire. Maintenant, si d’autres personnes, sur la base du travail fait par les dix, éprouvent un certain intérêt et veulent se joindre à nous et oui on va faire un effort de les intégrer, c’est ainsi qu’on arrive à intégrer 200 personnes. Et à un moment donné, il va falloir aussi qu’on se mette à la tâche plus sérieusement et là on ne s’est pas mis beaucoup sur le recrutement mais beaucoup plus sur la finalisation du travail déjà en marche. C’est ce que nous avons fait qui a fait en sorte qu’on puisse publier ce livre. À un moment donné, il faut s’asseoir à 9h, 10h du soir tard dans la nuit pour travailler de façon à faire sortir le résultat.

*MÉDIAMOSAÏQUE : À la proclamation du Royaume de l’Italie en 1861, un député italien, du nom de Massimo D’Azeglio disait et nous le citons : «Nous avons fait l’Italie, maintenant il nous faire les Italiens». Géographiquement Haïti existe, l’État est mis en place depuis 1804, mais il n’y a jamais eu d’État-Nation, il n’y a jamais eu l’Haïti des Haïtiens, mais plutôt un espace peuplé, balkanisé en castes ou de classes sociales ou de familles rivales. Il n’y a jamais eu de projet commun. Ne pensez-vous pas que votre projet devrait aussi privilégier la refondation de l’être haïtien pour que la collectivité que ces gens-là forment, qui a piteusement échoué, puisse finalement avancer comme d’autres sociétés l’ont fait?
ING. SAMUEL PIERRE : En fait, au niveau du GRAHN, nous croyons qu’il faut passer par la refondation du système éducatif, avoir un système universel en termes d’accès, de qualité, de manière à produire des gens qui soient à la hauteur de cette société dont vous parlez et en même temps des Haïtiens qui savent comment se comporter en société, en tant qu’individus qui s’aiment entre eux et qui aiment le pays. Et quand on aura fait ce travail-là, qui prendra énormément de temps, là on aura des Haïtiens plus solides pour pouvoir connaître le progrès et c’est l’une des raisons pour lesquelles que je vous dis que nous refusons de travailler dans le court terme. Parce que, pour refaire ce système éducatif, ça prend au moins 15 ou 20 ans pour le réaliser. Le temps d’abord pour s’entendre sur le type de citoyens que le système éducatif doit produire, une fois qu’on s’entend là-dessus, il faut mettre en place les curricula, tout ce qui est description de cours ou de savoirs à enseigner à ces citoyens que l’on veut construire sous un visage nouveau et il faut aussi concevoir les ouvrages qui vont supporter cette nouvelle orientation de l’éducation et ça ne peut pas se faire en moins de 15 ans.

*MÉDIAMOSAÏQUE : Vous êtes des universitaires, c’est un milieu que vous connaissez bien. Vous savez que depuis déjà trois décennies, accéder à l’université, demeure un luxe en Haïti. L’Université d’État d’Haïti, gratuite, n’a pas su répondre à la demande exponentielle qui s’impose. N’est-ce pas un secteur auquel la diaspora pourrait concrètement apporter sa quote-part ? Financer la création d’une grande université sur place, envisager une rotation de professeurs qui proviendraient de la diaspora, institutionnaliser la recherche sur le vécu ou la réalité haïtienne, y fournir une éducation au même niveau que celui dispensé dans le monde occidental ? Y aviez-vous pensé ?
ING. SAMUEL PIERRE : Oui bien sûr ! On est d’ailleurs en train de travailler sur des projets très concrets. Personnellement, j’interviens beaucoup dans le milieu universitaire haïtien auprès de certains responsables. Je les accompagne surtout pour réaliser des plans stratégiques, notamment pour faire de la formation à distance et learning. J’en ai fait pour au moins trois institutions haïtiennes après le 12 janvier et actuellement nous sommes en train, là je parle du GRAHN, d’accompagner une communauté pour ne pas la nommer, le Nord’Ouest, pour créer une institution universitaire là-bas.
On a une demande formelle en ce sens. On a déjà rencontré l’évèque de Port-de-Paix qui est venu nous consulter à ce sujet à Montréal et on a une lettre de mandat et on va travailler avec eux pour constituer cette institution universitaire à Port-de-Paix. Nous avons aussi une demande similaire pour Jacmel qu’on accueille favorablement. Donc, c’est un dossier qui nous tient beaucoup à cœur et on faisait bien des interventions en Haïti avant le 12 janvier. Maintenant, on essaye d’avoir le plus de concertations de façon à avoir le plus d’impact possible sur la population.


*MÉDIAMOSAÏQUE : La parution de cet ouvrage prouve que vous maintenez en haleine la réflexion sur l’avenir d’Haïti. On avait prédit que les médias internationaux allaient disparaître Haïti de leurs radars quelques mois après le séisme et c’est le cas présentement. Ce livre fournit-il la preuve que vos réflexions sur Haïti ne font que commencer Samuel Pierre ?
ING. SAMUEL PIERRE : Je vais vous dire la marque de commerce du GRAHN et qui est aussi ma marque de commerce : je suis un marathonien et le GRAHN est une institution de marathoniens. Un marathonien c’est quelqu’un qui prend tout son temps pour marcher ou pour courir parce que le marathonien sait que la course, que le chemin va être long. Donc, il faut y aller avec stratégies. Il ne faut pas se précipiter pour arriver parce que le chemin va être long, tu prends ton temps, tu gardes ta patience, tu gardes ta persévérance, tu fais tout ce qu’il faut faire jour après jour et c’est ça qui va donner le résultat. Et M.Jean, je peux vous dire que le pays d’Haïti va connaître de beaux jours, parce dans notre culture, on intègre la notion du travail patient. On dit aux gens : ne vous précipitez pas ! Faites tout ce qu’il faut faire jour après jour et le résultat viendra à un moment donné. Souvent, ce qui arrive c’est qu’on est un peu trop pressés pour avoir des résultats et quand ça arrive on cherche des raccourcis qui nous amènent pas loin qui sont souvent contraires à la légalité et on se sert des raccourcis parce qu’on ne prend pas le temps de bien faire, ça veut dire s’éloigner de la culture de l’excellence, penser qu’on peut arriver sans travailler. C’est le contraire de cette image qu’on veut propager au sein du GRAHN.


*MÉDIAMOSAÏQUE : Et en tant que scientifique, personne ne peut penser que vous accordez la moindre importance à ces voix qui pensent, au regard  des malheurs à répétition qui s’abattent sur ce pays (ouragans, séisme, choléra, crise politique, etc.) que ce coin de terre est condamné et que les gens qui y habitent ne connaîtront jamais la prospérité ? Vous pensez qu’il y a lieu de croire qu’il y a une prospérité quelconque au bout du tunnel ?
ING. SAMUEL PIERRE : Moi, je crois trop dans l’humain pour ne pas penser qu’il va y avoir une lumière au bout du tunnel parce que si je répète froidement qu’il n’y a pas lieu d’espérer que le tunnel on ne trouvera jamais son bout,
ça voudrait dire que je condamne à mort toute une population qui serait la population haïtienne et en même temps ce serait une façon pour moi d’insulter d’une certaine façon l’intelligence haïtienne en disant que cette communauté d’humains-là n’a pas les moyens de survivre et de sortir du trou, c’est un peu ça-là. Moi, je crois trop dans l’humain pour penser que toute une communauté n’a pas les moyens pour trouver le bout du tunnel. Cependant, une fois que je dis ceci, je dois admettre que le problème est difficile à résoudre. 

*MÉDIAMOSAÏQUE : Vous admettez Samuuel Pierre que les Haïtiens, même après l’épreuve indescriptible du 12 janvier, n’ont pas su trouver la cohésion, l’unisson nécessaires pour récupérer à leur profit cette rare sympathie internationale à laquelle vous aviez eu droit? Vous et vos compatriotes-là vous êtes sur le point de perdre ce momentum-là ?
ING. SAMUEL PIERRE : C’est un peu ce que nous faisons, si vous suivez bien la démarche du GRAHN. Ce que nous faisons, nous tenons un discours cohérent, nous tenons un discours positif porté par une communauté d’hommes et de femmes. On est pas des défaitistes. On dit : oui, le pays est en difficulté, mais il y a des moyens de s’en sortir, on en propose quelques moyens après on prouve qu’on continue à travailler, qu’on continuera à travailler encore, après le GRAHN prend une extension. J’étais il y a quelques semaines en France pour lancer GRAHN Paris, donc on rentre dans cette dynamique-là. Donc, on est dans une démarche pour aider le pays qui a des ressources, des ressources qui sont éparpillées à l’extérieur et maintenant tout ce qu’on espère, à un moment donné, tous les gens qui ont le goût de faire avancer ce pays vont finir par dire que ces gens-là pensent au bien-être de ce pays et qu’il faut travailler avec et là on aurait la masse critique qu’il faut pour faire la différence.

*MÉDIAMOSAÏQUE :
Professeur Samuel Pierre, MÉDIAMOSAÏQUE vous remercie.
ING. SAMUEL PIERRE : C’est à moi de vous remercier. Ce fut un immense plaisir d’échanger avec vous M.Jean.

 

DÉBUT DE L’ENTREVUE AVEC SAMUEL PIERRE

Haïti sous la loupe d’un laboratoire d’universitaires (GRAHN) 1e partie

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PHOTO MEDIAMOSAIQUE Cr Google (En haut, une vue de l’assistance lors de la conférence des 20 et 21 mai 2010 du GRAHN à l’Université de Montréal. En bas, le professeur Samuel Pierre en train de recevoir un prix saluant sa carrière de chercheur à l’École de Polytechnique)