Élites et masses obligées de construire une Nouvelle Haïti (Le Matin)

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Épiphanie ! (Éditorial du Matin)

Ce numéro spécial du Matin, notre premier depuis la catastrophe du 12 janvier, se veut annonciateur d’une Nouvelle Haïti. D’une histoire autre. L’ancienne, on la croyait définitivement enterrée sous les décombres de Port-au-Prince. Mais on la sent encore, perfide et indécrottable, qui résiste et qui tend à se refaire une nouvelle santé comme une mutante. Elle défile encore devant nous, imperturbable, sous les traits de ses avatars que sont la petite et la grande corruption, l’incompétence ahurissante des élites établies, l’irrationnel et le communalisme primitif et antiscientifique. L’hydre est multiforme. C’est dire que le ventre d’où nous est sortie la bête immonde est encore fécond. Il nous faut résolument l’abattre. Une bonne fois pour toutes. Pour nos enfants et l’Haïti à naître. 

 

 

Cette génération d’Haïtiens et d’Haïtiennes qui a survécu à ce séisme destructeur se voit dévolue la lourde et délicate tâche de construire enfin un pays, de fonder une société équitable et moderne ouverte aux lumières, et d’édifier un État citoyen. Fardeau colossal, s’il en est ! Pourtant, cet héritage qui tombe sur nos épaules n’est assorti d’aucun testament. Il y a comme une sorte de césure irrémédiable, brusque et, par endroits, impénétrable, entre un passé répudiable et ce présent méconnaissable et insaisissable. Les repères historiques pour la refondation manquent. Nous voguons à vue entre ciel et terre. Il va falloir inventer et nous réinventer en tant que peuple. Nous n’y étions pas préparés culturellement et intellectuellement, habitués que nous sommes aux opérations de dechoukaj de nous-mêmes et de démantèlement de nos patrimoines. À l’heure de la reddition des comptes et des calculs arithmétiques macabres – près de trois cent mille morts ! – il y a lieu d’admettre qu’Haïti s’était effondrée moralement et spirituellement bien avant ce fatidique mardi du mois de janvier; et que ses propres fils lui ont causé autant, sinon plus de dommages que ce séisme assassin. Ils l’ont rendue exsangue. Famélique. Dévaluée. Indigente. Sale. Polluée. Dépossédée jusque dans sa verdure légendaire et son intimité. Paria parmi les autres nations, ce pays se retrouve aujourd’hui à genoux, dépendant de la charité des uns et des autres pour sa survie. 

 

Heureusement, il y avait ce peuple de braves et d’ingénieux pour nous convaincre que l’autre Haïti était possible. Quand tout était à terre et leurs dirigeants en cavale, désarçonnés, désarticulés et à plat, ils étaient là debout, plus résilients que jamais, s’aidant et s’entraidant dans le malheur et l’innommable. Cet invariant de l’identité haïtienne nous donne de bonnes raisons de croire en l’avenir. Et d’espérer. Du chaos et de la désolation actuels naîtra immanquablement le pays qu’il nous faut. Elle adviendra, cette Nouvelle Haïti ! C’est à la fois notre pari et notre parti pris au Matin.

 

 

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    *L’auteur est le nouveau directeur du quotidien Le Matin. M.Valet a choisi de retourner au bercail après un exil d’environ dix ans qui l’a conduit successivement au Canada  et aux USA où il a parachevé ses études universitaires.

    PHOTO MEDIAMOSAIQUE.Com/Cr Google (Une femme extirpée des décombres par quelques-uns de ses compatriotes après le séisme du 12 janvier dans la capitale haïtienne)