Départ d’un « Molière haïtien »: Hommage de Badiona Bazin

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MONTRÉAL (MÉDIAMOSAÏQUE) – Disparition surprise du prolifique producteur montréalais d’origine Gervais Germain.  Les funérailles de celui qui fut considéré comme un « Molière haïtien » par ses pairs, dont  l’ex-candidat à la députation péquiste, Badiona Bazin, ont été chantées la semaine dernière à Montréal.

« Nous avions les mêmes passions. Les mêmes folies. Le même langage. Les mêmes travers aussi. Nous étions habités par les mêmes fantasmes. Les mêmes démons nous hantaient. Nous souffrions tous les deux de boulimie artistique », a témoigné Badiona Bazin, dans un texte soumis à l’Agence de presse Médiamosaïque en guise d’hommage posthume à l’endroit de son feu camarade.

Deux ans avant de rendre l’âme, déçu de la tiédeur des Haïtiens envers les produits culturels de la communauté, Gervais Germain avait fait une sortie fracassante au cours de laquelle il avait notamment dénoncé l’attitude de la deuxième génération de la communauté haïtienne.

Ci-dessous, le texte de Badiona Bazin

                                                                       LES RIGUEURS DE LA MORT

 ‘’La Mort a des rigueurs à nulle autre pareille ;
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois.

De murmurer contre elle, et perdre patience,
Il est mal à propos ;
Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science
Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille
C’est en ces termes qu’un grand poète français du 17e siècle, en l’occurrence, François de Malherbe, s’était exprimé pour consoler son ami M. Du Périer qui vivait mal le décès de sa fille.

Parents, amis éplorés et endeuilles, vous permettrez que j’emprunte ces quelques vers pour vous dire à quel point je comprends votre douleur, votre tristesse, votre grande peine que je partage avec vous et dont je fais miennes.

Dès notre naissance, nous luttons pour survivre. Dès notre naissance, ce premier cri à l’existence est attendu avec appréhension.  Dès lors, la lutte contre la mort commence.  Car pour tout être vivant, la mort est une réalité inéluctable. Cet aspect de l’existence est un des défis les plus difficiles que la vie nous propose. Il peut sembler totalement désespérant et absurde à celui qui refuse d’y faire face et de l’assumer complètement. Mais pour celui qui parvient à accepter vraiment cette réalité, c’est toute la valeur de la vie, du présent, des relations interpersonnelles et du développement personnel qui se trouve changée.

Né le 10 mai  1956, Gervais Germain rentre désormais dans l’histoire contemporaine au Panthéon des grands hommes de lettres, aux cotés de tous ceux qui depuis l’antiquité ont eu ce grand honneur.

Pour avoir eu l’honneur et le grand privilège de le côtoyer de très près, je peux vous dire qu’il a su faire sienne cette devise antique, le fameux ‘’ Castigat ridendo mores ‘’.’’ Corriger les mœurs en riant.

 Il était donc de la trempe de Jean Baptiste Poquelin dit Molière et de Pierre Corneille, dont les œuvres ont transcendé les siècles.

En effet, à travers ses œuvres, il a su nous faire rire, réfléchir et pleurer; nous faisant passer par toutes les gammes d’émotion.

Mais…qui était donc cet homme doué, plutôt réservé?

D’emblée je dois vous dire qu’il était comme vous et moi.  Ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. Par contre il possédait un don que vous et moi et moi nous n’avons  peut-être pas. Et que, peu d’êtres humains ont, à savoir : Un sens aigu de l’observation et une plume dont l’encre n’a jamais tari.  Il était constamment en mode … recrutement d’acteurs.

Car pour lui, comme pour moi d’ailleurs:

La vie était une ample comédie à cent actes divers
Dont la scène est l’univers.

Dans la vraie vie, moi, je suis toujours sur scène.  Toujours en train … d’acter. Dans la vraie vie, lui, il était toujours en train d’écrire; ou de … décrire une scène, à mettre sur scène.

Voilà pourquoi, nous nous entendions si bien. Voilà pourquoi nous nous évertuions à faire danser la vie.  À faire pivoter le monde, que ce soit à la radio ou sur scène. Nous nous appelions mutuellement Pivot.  Notre seul point de désaccord c’était d’admettre en toute modestie, en toute humilité, qui, de nous deux, était le vrai Pivot.  On se renvoyait la balle.

Nous avions les mêmes passions. Les mêmes folies. Le même langage. Les mêmes travers aussi. Nous étions habités par les mêmes fantasmes. Les mêmes démons nous hantaient. Nous souffrions tous les deux de boulimie artistique. Je me rappelle que, lorsqu’il m’a présenté sa dernière pièce de théâtre ‘’ Le génie retrouvé’’, jouée en 2012, dès la première lecture je l’ai appelé pour lui dire…capricieusement, que, je ne jouerai pas le rôle de Jean-Baptiste qu’il a sous doute écrit pour moi. Pourquoi Pivot, m’a-t-il dit? Je lui ai répondu que le personnage me ressemble.  Car la morale de l’histoire veut qu’il soit un homme vertueux.  Un homme qui se laisse tenter. Mais qui ne succombe pas toujours à la tentation. C’est loin d’être un rôle de composition. C’est bien moi ça. Je l’admets. Par contre il a fait dire à ce personnage des choses que je ne dirais pas forcément devant un public.  Comme par exemple :

 ‘’ Ah Cath… mon bâton de vieillesse ne tient plus la route.  Il est courbé sous le poids de l’âge’’.

À cela il m’a répondu : Tu me fais honte mon Pivot. Tu me déçois. Tu fais fi de tes premières notions d’art dramatique!?….Mais tout le monde comprendra que tu es, Badiona Bazin un jeune homme qui joue un personnage qui s’appelle Jean-Baptiste!

Et comme d’habitude la discussion se termine ainsi:
Va mon Pivot.  Tu vas voir.  Tu vas faire pivoter les spectateurs.
Et ce fut le cas.

C’était un homme généreux de son temps.  De sa personne.  Du génie qui l’habitait. Et de son grand savoir. Il a consacré sa vie à la promotion de la culture.  De l’art théâtral. Et de l’art cinématographique.

Gervais Germain et moi, nous nous complétions.  Et ce, tant sur le point intellectuel que professionnel. Nous parvenions même à banaliser le fait qu’éventuellement il partira avant moi pour l’Orient éternel.

Un jour, le plus sérieusement du monde, il m’a dit ceci : Pivot, j’aimerais assister à tes funérailles. Surpris, je lui ai répondu : Mais Pivot on a un sacré problème, puisque moi je vais vivre jusqu’à cent ans.  Donc j’en ai encore pour plus de trente. Alors que toi…. Il m’a dit : Ne t’en fais pas vieux.  J’ai écrit au grand architecte.  Il m’a accordé une prolongation. Tant que tu vivras, je vivrai.  Je lui ai dit, c’est la preuve que même lui n’a pu résister à ta géniale écriture. Humblement il m’a souri. (Je vous fais grâce des raisons pour lesquelles il souhaitait assister à mes funérailles).  Sans doute un scénario de film ou de pièce de théâtre sur ma vie se dessinait dans sa fertile imagination.

L’homme propose, mais Dieu dispose.  Huit jours avant son décès, j’étais à son chevet.  Après m’avoir fait un bilan de santé il m’a regardé droit dans les yeux.  Laissant s’échapper quelques larmes, il m’a dit :

Pivot!…La prolongation est révoquée.

Telle est la volonté de celui qui est le seul à pouvoir donner, et reprendre ce qu’il a donné, sans avoir de comptes à ne rendre à personne.

À ce moment-la j’avais compris que tout était fini.  Que je faisais face à l’inévitable. À l’inéluctable.  Je lui ai donné ma dernière accolade.  Et pour éviter d’éclater en sanglots à l’hôpital, je suis parti.

Ces oraisons sont doublement funèbres. Car c’est toute une communauté qu’il a laissée dans le deuil. Pour saluer son départ, souffrez, chers amis, chers parents, que j’emprunte ces quelques vers du grand poète haïtien Anthony Phelps, ce tricoteur de mots que tous les deux nous admirions le style et la profondeur:

‘’ J’ai bu du rhum et de l’eau fraîche, j’ai eu ma part du gâteau de l’espoir.
    Et maintenant que j’ai dit l’essentiel, je dois partir.
    Car au point d’accouplement du ciel et de la terre
    J’ai rendez-vous avec la rose pour assister à la naissance de l’amour’’….

Et pour paraphraser j’ajouterai :

J’ai rendez-vous avec la rose pour assister à la naissance de la VIE

Mon grand ami, mon cher frère
Que la terre te soit légère.

Adieu Gervais!

Badiona Bazin